Mensonge romantique et vérité romanesque 评价人数不足
读书笔记 L'apocalypse dosdoïevskienne
无脊椎

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Déplacez l’homme du souterrain des bords de la Neva vers les bords de la Seine. Substituez à son existence bureaucratique une carrière d’écrivain et vous verrez surgir à chaque ligne ou presque de ce texte génial une parodie féroce des mythes intellectuels de notre époque.

...Rien ne peut humilier davantage l’orgueil souterrain que cet appel à l’Autre. C’est pourquoi la lettre ne contient que des insultes.

Cette dialectique de l’appel qui se nie en tant qu’appel se retrouve dans la littérature contemporaine. Écrire, et surtout publier un ouvrage c’est en appeler au public, c’est rompre, par un geste unilatéral, la relation d’indifférence entre Soi et les Autres. Rien ne peut humilier l’orgueil souterrain autant que cette initiative. L’aristocrate d’antan flairait déjà dans la carrière des lettres quelque chose de roturier et de bas dont sa fierté s’accommodait assez mal. Mme de la Fayette faisait publier son oeuvre par Segrais. Le duc de La Rochefoucauld se faisait peut-être voler la sienne par un de ses valets. La gloire un peu bourgeoise de l’artiste venait à ces nobles écrivains sans qu’ils eussent rien fait pour la solliciter.

Loin de disparaître avec la révolution ce point d’honneur littéraire se fait plus vif encore à l’époque bourgeoise. A partir de Paul Valéry on ne devient grand homme qu’à son corps défendant. Après vingt ans de dédains l’inventeur de M. Teste cède à la supplication universelle et fait aux Autres l’aumône de son génie.

L’écrivain prolétarisé de notre époque ne dispose ni d’amis influents ni de valets de chambre. Il est obligé de se servir lui-même. Le contenu de ses ouvrages sera donc entièrement consacré à nier le sens du contenant. On en est au stade de la lettre souterraine. L’écrivain lance un anti-appel au public sous forme d’anti-poésie, d’anti-roman, ou d’anti-théâtre. On écrit pour pouver au lecteur qu’on se moque de ses suffrages. On tient à faire goûter à l’Autre la qualité rare, ineffable et nouvelle du mépris qu’on lui porte.

Jamais on n’a tant écrit mais c’est toujours pour démontrer que la communication n’est ni possible ni même souhaitable. Les esthétiques du «silence» dont nous sommes accablés relèvent très évidemment de la dialectique souterraine. L’écrivain romantique a longtemps cherché à convaincre la société qu’il lui donnait beaucoup plus qu’il ne recevait d’elle. Depuis la fin du XIXe siècle, toute idée de réciprocité, même imparfaite, dans les rapports au public est devenue insupportable. L’écrivain se fait toujours imprimer mais, pour cacher ce crime, il fait tout pour empêcher qu’on le lise. Il a longtemps prétendu qu’il ne se parlait qu’à lui seul, il prétend de nos jours qu’il parle pour ne rien dire.

Il ne dit pas la vérité. L’écrivain parle pour nous séduire, comme par le passé. Il guette toujours dans nos yeux l’admiration que nous inspire son talent. Il fait tout, dira-t-on, pour se faire détester. Sans doute, mais c’est parce qu’il ne peut plus nous faire la cour ouvertement. Il lui faut d’abord se convaincre qu’il ne cherche pas à nous flatter. Il nous fera donc une cour négative à la façon des passionnés dostoïevskiens.

L’écrivain s’abuse s’il croit protester, ce faisant, contre «l’oppression de classe» et «l’aliénation capitaliste». L’esthétique du silence est un dernier mythe romantique. Le pélican de Musset et l’albatros baudelairien nous font rire mais, tels le phénix de la fable, ils renaissent sans cesse de leurs cendres. Dix ans ne passeront pas qu’on ne reconnaisse dans «l’écriture blance» et son «degré zéro» des avatars de plus en plus abstraits, de plus en plus éphémères et chétifs des nobles oiseaux romantiques.

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A partir du masochisme, il devient tout à fait évident que le désir métaphysique tend à la destruction complète de la vie et de l’esprit. La recherche obstinée de l’obstacle assure peu à peu l’élimination des objets accessibles et des médiateurs bienveillants. Rappelons-nous l’adolescent Dolgorouki repoussant la vieille servante qui lui apporte de la nourriture. Le masochiste éprouve pour les êtres qui lui «veulent du bien» le dégoût qu’il éprouve pour lui-même; il se tourne avec passion, par contre, vers les êtres qui paraissent mépriser son humiliante faiblesse et lui révèlent du même coup leur essence surhumaine. Le masochiste, bien entendu, ne rencontre le plus souvent qu’une apparence de mépris mais son âme enténébrée n’en demande pas plus. Derrière cette apparence de mépris il peut y avoir, nous le savons, l’obstacle mécanique d’un désir concurrent. Mais il peut également y avoir autre chose. Ce n’est pas le désir d’un rival qui nous oppose l’obstacle le plus massif, le lus inerte, le plus implacable par conséquent; c’est plutôt l’absence totale de désir, l’apathie pure et simple, le manque de coeur et d’intelligence. L’individu spirituellement trop limité pour répondre à nos avances jouit, par rapport à tous, d’une autonomie qui va forcément paraître divine à la victime du désir métaphysique. L’insignifiance même de cet individu lui confère la seule vertu que le masochiste réclame de son médiateur.

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