Mensonge romantique et vérité romanesque 评价人数不足
读书笔记 第82页
无脊椎

P82

«Chaque personne qui nous fait souffrir peut être rattachée par nous à une divinité dont elle n’est qu’un reflet fragmentaire et le dernier degré, divinité (Idée) dont la contemplation nous donne aussitôt de la joie au lieu de la souffrance que nous avions.» (Proust)

P92

Stendhal n’ignore pas, bien entendu, qu’il existe un rapport inverse entre la force du désir et l’importance de l’objet. «Plus une différence sociale est petite, écrit-il, plus elle engendre d’affectation.» ... C’est d’ailleurs à peu près ainsi que Proust définit le snobisme: «Le monde étant le royaume du néant, il n’y a entre les mérites des différentes femmes du monde que des degrés insignifiants, que peuvent seules follement majorer les rancunes ou l’imagination de M. de Charlus.»

P93

Le «physique» et le «métaphysique» varient toujours, dans le désir, aux dépens l’un de l’autre. Cette loi a des aspects multiples. C’est elle qui explique, par exemple, la disparition progressive du plaisir sexuel dans les stades les plus aigus de la maladie ontologique. La «vertu» du médiateur agit sur les sens comme un poison toujours plus abondant qui paralyse peu à peu le héros.

P99

L’éclectisme vide, les engouements passagers, les modes toujours plus fugitives, la succession toujours plus rapide des théories, systèmes et écoles, et cette «accélération de l’histoire» dont on s’émeut de nos jours sont autant d’aspects convergents, pour un Dostoïevski, de l’évolution que nous venons de retracer. Le souterrain est une désintégration de l’être individuel et collectif. Dostoïevski est seul à nous décrire un phénomène qu’il faut pourtant envisager dans le cadre d’une histoire. Il ne faut pas y voir, avec certains admirateurs du romancier russe, la révélation soudaine d’une vérité éternelle qui eût échappé aux écrivains et aux penseurs de jadis. Dostoïevski lui-même envisage historiquement la polymorphie de ses personnages. L’avènement temporal du mode d’existence souterrain est souligné par le prince Muyshkine dans un passage douloureusement ironique de L’Idiot:

Les gens des époques lointaines (je vous jure que cela m’a toujours frappé) étaient très différents de ceux de la nôtre: c’était comme une autre espèce humaine... Ec ce temps-là on était en quelque sorte l’homme d’une seule idée; nos contemporains sont plus nerveux, plus développés, plus sensibles, capables de suivre deux ou trois idées à la fois. L’homme moderne est plus large, cela l’empêche, je vous en réponds, d’être tout d’une pièce comme dans les siècles passés.

P109

On passe peu à peu des romans de chevalerie aux romans-feuilletons et aux formes modernes de la suggestion collective, toujours plus abondante, toujours plus obsédante... C’est ainsi que la publicité la plus habile ne cherche pas à nous convaincre qu’un produit est excellent mais qu’il est désiré par les Autres.

P110

La coquette ne veut pas livrer sa précieuse personne aux désirs qu’elle provoque mais elle ne serait pas si précieuse si elle ne les provoquait pas. La préférence que s’accorde la coquette se fonde exclusivement sur la préférence que lui accordent les Autres. C’est pourquoi la coquette recherche avidement les preuves de cette préférence; elle entretient et attise les désirs de son amant, non pas pour s’y abandonner mais pour mieux se refuser.

P113

La passion romantique est donc exactement l’inverse de ce qu’elle prétend être. Elle n’est pas abandon à l’Autre mais guerre implacable que se font deux vanités rivales. L’amour égoïste de Tristan et Iseult, premiers héros romantiques, annonce un avenir de discorde. Denis de Rougemont analyse le mythe avec une rigueur extrême et parvient à la vérité que cache le poète: la vérité des romanciers. Tristan et Iseult «s’entr’aiment, mais chacun n’aime l’autre qu’à partir de soi, non de l’autre. Leur malheur prend ainsi sa source dans une fausse réciprocité, masque d’un double narcissisme. A tel point qu’à certains moments, on sent percer dans l’excès de leur passion une espèce de haine de l’aimé.»

P115

La vanité stendhalienne, le snobisme proustien et le souterrain dostoïevskien sont la forme nouvelle que prend la lutte des consciences dans un univers de non-violence physique, et, au besoin, de non-violence économique. La force n’est que l’arme la plus grossière pour les consciences dressées les unes contre les autres et rongées par leur propre néant. Privez-les de cette arme, nous dit Stendhal, et elles s’en fabriqueront de nouvelles que les siècles passés n’avaient pas su prévoir. Elles se choisiront de nouveaux terrains de combat, tels ces joueurs impénitents qu’une législation paternaliste ne saurait protéger contre eux-mêmes car ils inventent, à chaque interdiction, de nouvelles façons de perdre leur argent. Quel que soit le système politique et social qu’on réussise à leur imposer, les hommes ne parviendront ni au bonheur et à la paix dont rêvent les révolutionnaires, ni à l’harmonie bêlante dont s’effraient les réactionnaires. Ils s’entendront toujours assez pour ne jamais s’entendre. Ils s’adapteront aux circonstances qui paraissent les moins propices à la discorde et ils inventeront sans se lasser de nouvelles formes de conflit.

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